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C’est comme pour la belle au bois dormant, sauf que pour elle, ce sont les yeux, et pour toi, c’est l’utérus, le vagin, les seins, et leurs amis frontaliers.

Toutes ces petites cellules ignorées des yeux mais qui existent.

L’accouchement pour moi fut un accomplissement. Même s’il a fallu coopérer avec une femme peu coopérative, à aucun moment je n’ai senti que je le subissais. La douleur est là, immense, mais pas assez immense pour la laisser s’emparer de moi, de ma conscience et du désir de décider. La douleur est là, mais elle est visible, je la ressens partout, mais pas dans la tête. Je ne ressens pas la douleur comme l’impuissance, au contraire, elle me déchire, elle déchire la femme enceinte que j’étais, et elle forme cette mere que je deviens. Une double naissance. Nous sommes deux nouveaux-nés.

Pour chacun de nous, ma fille et moi, c’est un nouveau monde qui nous attend. Que sait-on de cette vie utérine qui a bercé cet être pendant neuf mois? N’était-ce pas aussi un monde de bruits, de couleurs, de sensations, d’apprehensions, de rêves, de sons? C’est comme pour la mort, on ne sait pas où l’on va. On se rencontre ici : sur cette terre. Ce paradis et cet enfer, mais on ne sait ni d’où on vient, ni où l’on va. Alors je l’accepte. Mon mari derrière moi prie, il a peur, il n’est sur de rien, mais en même temps il a la foi, il n’a pas peur, il est sur de tout. Tout ce qui arrive à cet instant doit arriver comme il arrive. La douleur, les cris, l’attente. La douleur, les cris et l’attente. C’est ce qu’il fallait traverser pour devenir.

Puis, Tulsi est sortie et la peine était toujours aussi vive. Même plus grande que pendant l’accouchement. Pourquoi? Car maintenant je ne souffrais plus pour elle. Je souffrais pour moi. Et cela, c’était encore plus dur. C’était plus dur que de souffrir pour accoucher mon enfant.

La force de l’enfant est qu’elle nous permet de nous transcender, de nous regarder autrement, de nous façonner. Ils nous naissent, ces petits. Ils nous naissent, je vous dis.

S’ils nous naissent, alors il faut mourir un peu. Accepter la nouvelle née qui est nous. L’Habiller de la peau de bébé. Etre maman. Comprendre dans les tous les sens de la compréhension que notre peau n’est, ne sera plus jamais la même. Notre corps ne nous appartient plus. Nos organes se sont bousculés, ils se sont violentés pour que cet ouragan se calme, et que sur la plage de la terre un enfant naisse. Alors voilà, l’enfant est né. Et je suis cette personne nouvelle, cette personne dénuée du gros de son ventre, qui git là, sur le mat, entre la vie et la mort, le désir et l’absence, un corps bousculé, plus jamais le même.

Non, mon corps ne sera plus jamais le même. Et c’est tant mieux.

Reste encore l’expulsion du placenta. La dernière note. La dernière douleur qui nous ébranle de la tete aux pieds. Puis c’est la mer, l’océan de sang dans lequel je baigne maintenant dans ma salle de bains. Je suis délivrée. De qui? De quoi? Délivrée, mais je ne suis plus la même. Je me lève, titube, le sexe entre les deux jambes que je n’ose même pas regarder.

Faire pipi, ça fait mal. S’assoir, ça fait mal. Marcher, ça fait mal. La terre qui a accueilli bébé est aussi une terre de douleur. Alors, attendre. Allongée, mon bébé passe d’un sein à l’autre. Ça fait mal. Le bout des seins s’ouvre lui aussi. Comme le vagin. Comme l’utérus. Comme le Coeur. Comme la bouche. Il ouvre et j’ai mal. Ouvrir, ça fait mal, oui. C’est comme fermer.

Mais voilà, chaque moment de l’accouchement m’y avait préparée et la douleur extraordinaire de l’expulsion n’égale en rien tous les petits bobos qui suivront. Cette douleur est le debut d’elle, moi, l’autre, la maman.

Tout à coup, vous êtes seules avec cet être. Tout à coup, toute cette vie que vous avez menée seule se conjugue à deux. Vous êtes deux. C’est beaucoup. Déjà être un, ce n’est pas facile. Alors deux. Mais, les choses se passent, être deux c’est aussi être un. C’est l’union. Car il n’y a plus vraiment de place pour vous, pour votre corps. On n’a pas encore le temps de se retrouver. Il faut s’unir. Pour être fort. Embrasser ce moment. Ne pas le fantasmer, l’imaginer, le juger, mais le vivre. Était-ce jamais arrivé de vivre? Je planifiais toujours et soudainement, je ne suis plus que l’esclave d’un être aux désirs contradictoires, un être qui souffre et qui a besoin de moi.

Je titube encore. J’ai mal entre les jambes, c’est vrai. Personne ne vous le dit, cela, avant que vous accouchiez. Mais si, c’est vrai. Vous avez du mal à marcher, et c’est un peu comme si vous appreniez à marcher de nouveau. Comme si, vous aussi vous étiez un bébé qui apprivoise le monde. Vous aussi vous êtes le début de vous-même. Et on ne me l’avait pas dit. Mais mon sexe est différent. Non, je ne parle pas de sa taille, de son volume, de sa gueule. Je parle de ses oreilles, de son nez et de ses yeux. Le sexe devient tellement sensible que vous le sentez entre vos jambes sans rien faire, sans bouger. Je me souviens de cette excitation extraordinaire qui m’avait traversée pour la première fois après l’accouchement. Il est réveillé, j’avais dit. Qui? questionne mon mari. Pas le bébé. Mon sexe.

Il a un visage. Lui aussi, il est né de moi. Ses contours, sa forme, je le sens fort, battre comme un Coeur. Nous donnons la vie deux fois. A elle. A Nous. Et il y a les seins. Les seins qui ne nous appartiennent plus, qui passent d’une bouche heureuse, à une bouche qui fait la moue. Cela dure quelques jours, puis comme pour une initiation sexuelle, nos seins deviennent érotiques, sensuels. IMG_5936

Pour la première fois de ma vie, j’ai apprécié mes seins comme un cadeau, comme une caresse. Fière d’eux sans penser au lendemain, a ses dires qui cassent : ils tomberont après, tu sais ! Eh bien, oui, je sais qu’ils tomberont. Mais je les aime non pas pour leur forme ou leur visage mais pour le bien qu’ils m’ont fait.

Mon corps.

J’ai un petit ventre qui sort, un petit ventre qui est très mignon. Maintenant je l’accepte. Il danse un peu, il fait de la musique. Et j’aime ça la musique. Ça fait du bien d’y danser.

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