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Un poil' enceinte et des poussiereuh

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November 2015

Ce matin, sous les bombes

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Le matin des bombes, portant la petite Tulsi
Les premiers jours ayant suivi la naissance de ma fille, je me souviens très bien de ce moment ou nous étions tous les trois allongés  sur la terrasse à contempler le ciel et le jour qui se couchait. La vue était mêlée de rose, de bleu et de couleurs douces.
Je tenais Tulsi contre moi, enveloppée dans un tissu bleu. Elle dormait, minuscule, les petits poumons se soulevant pour se blottir contre mon Coeur. Son expiration, un souffle pour le visage.
Mon regard sur le ciel s’approfondissait. Aucun mot.
Plus mes yeux fixaient le ciel, et plus s’affirmait en moi le sentiment de me confondre en lui. La beauté de ce que je vis -et pourtant que je croyais voir tous les jours, car tous les jours, je m’allonge sur cette terrasse- me coupa le souffle. Je dis beauté car c’est le mot qui me vient d’abord à l’esprit, mais peut-être que d’autres mots pourraient dire mieux. Ils diraient alors que  c’était une paix incroyable, un moment de suspens dans le temps, une bénédiction.
Je me souviens avoir évoqué cet instant à Nabil, lui avoir dit combien le ciel était particulièrement beau aujourd’hui. Il avait répondu qu’il l’avait pensé lui aussi. On se comprenait tous les deux.
N’était-ce pourtant pas le même ciel qu’hier?
Qui était donc cette femme qui le voyait maintenant autrement?
Deux jours plus tard, des bombes ses jetèrent sur Tripoli au Coeur de la nuit et au petit matin. On les entendait de façon très distincte. Comme j’allaitais Tulsi toutes les deux heures, j’assistais à  ce spectacle cacophonique avec effroi. À chaque retentissement, je priais que ce soit le dernier.
D’un côté, l’euphorie d’être mère avait saisi tout sur son passage, le temps se dérobant complètement. D’un autre, l’inquiétude pour la première fois depuis longtemps de la situation du monde et de la responsabilité incroyable qui était devenue mienne d’avoir naquis cette enfant.
Les bombes, je les avais déjà entendues, mais cette nuit-, elles résonnèrent différemment en moi. Je les entendais non pas avec les oreilles, mais avec le Coeur d’une maman. Une prise de conscience soudaine, à la vue de cet enfant, la rendait maintenant si réelle. Je regardais Tulsi dans mes bras effrayés. Je regardais en moi sa fragilité qui était maintenant accrue par monde bruyant, destructeur, effrayant.
Qui regardais-je vraiment? Elle ou moi ?
Soudainement, je n’étais plus seule. Je n’étais plus la femme forte qui n’avait pas peur de mourir. Soudainement, j’eus peur pour moi et pour ma fille, et mon travail spirituel qui m’avait appris ( je le croyais !) à prendre des distances avec la peur de la mort semblait avoir perdu tout son sens.
J’avais peur. Peur de mourir. Je pris conscience que ma fille pouvait mourir. J’avais peur pour elle. J’en tremblais et des idées noires m’enveloppaient. Je venais pourtant de voir un ciel bleu et rose, je venais de voir un ciel de Bonheur promis…
Avais-je en donnant naissance à Tulsi donner naissance à une femme qui avait peur? En donnant la vie, perd-on quelque chose de ce qu’on avait décidé pour soi? Une vision? Une force? La vulnérabilité tout à coup me regardait dans les yeux et me prit dans ses bras.
J’avais peur comme on a peur du loup. Je me l’autorisais complètement. Je m’autorisais à avoir la peur vitale et le désir puissant de vivre était plus présent que jamais.
Je voulais vivre. Je voulais vivre comme je ne l’avais jamais voulu.
Vivre pour qui? Pour moi, pour elle? Vivre pourquoi? Il n’y avait pas de réponse, seulement un élan incroyable et spontané vers la vie. Un élan qui n’avait pas besoin de se justifier, ou de justifier le sens de la vie.
J’avais envie de vivre, voilà tout ce que disait la voix intérieure. Envie de vivre pour aucune autre raison que l’envie de vivre. Rester dans le monde. Et mieux encore, rester avec l’envie et le désir d’un monde en paix, d’un monde heureux.
J’étais devenue vulnérable, toute petite, une enfant qui a peur du loup. Et en me laissant aller à mon instinct de survie, je compris avec le temps qu’en ayant donné  naissance à ma fille, je n’étais pas juste devenue une mère pour elle, et elle une fille pour moi. Non. J’avais soudainement accès à la maternité de tous les êtres, le désir de materner chaque enfant, chaque enfant dans chaque adulte, chaque adulte dans chaque enfant, chacun être humain, chacun être vibrant de vie, chaque plante, chaque animal, petit ou grand. Et c’est dans les bombes que l’amour continuait à germer en moi, incapable de se contenir, complètement hors de mon contrôle, un amour de l’autre grâce a ma fille.
Dans l’obscurité, j’entrevis de la lumière. Dans la maternité, je côtoyais la mort pour de vrai. Je pris conscience que j’allais mourir un jour et que ce beau ciel qui m’avait été offert me rappelait tout simplement de l’éphémérité de la vie et que ce qui est cruel, pour nous et nos enfants, c’est de l’oublier.

Le sein dans tous ses états

Tulsi et moi vues par Nabil

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La magnifique peinture de Schiele, Mother & ChildFullSizeRender.jpg

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